Article Taggé guerre

Ma Grande Guerre (4)

Suite de ma lecture…
Toujours d’après Gaston Lavy, Ma grande guerre, Larousse 2004, BDIC :

Ma grande guerre, planche 3

1) Quotidien d’un homme de la Territoriale. Il s’agit ici de renforcer une tranchée, en avant du front de Verdun. Les poilus sont donc ici particulièrement exposés. Afin de ne pas se faire repérer, le Génie programme les corvées pour la nuit, jusqu’à 3 heures de matin - ou jusqu’au petit jour lorsque la compagnie perd dans le noir complet de la forêt le maigre chemin du retour. Pendant ce temps, le camp adverse vaque lui aussi à ses travaux.

2) Vaches maigres. Tandis que les officiers font tinter leurs verres à une tablée bien garnie, les hommes du rang mangent leur rata comme ils peuvent. La “maladie de l’installation” leur est passée à force de départs et “déménagements” soudains. Cette fois-ci, ils ne construisent donc plus de chaises, de tables, ou de hamac improvisé pour améliorer leurs heures de repos. L’enthousiasme du début est loin.

3) Blessés - Projecteur. De retour d’une corvée, trois hommes sont amochés par les éclats d’un obus. Leurs blessures, légères cette fois-ci, leur valent une journée de repos et une citation d’honneur. En bas à droite, c’est un projecteur caché par la végétation. Les Allemands en ont également, qui projettent un faisceau de lumière plus vif et plus intrusif. Les troupes, le moral en berne, y voient un exemple de plus de la supériorité militaire de leur ennemi. L’historien, “à travers le processus d’électrification des positions”, y voit “le mouvement d’industrialisation que connait le front” au printemps 1015 (note, p.IV).

Commentaires

Ma Grande Guerre (3)

Toujours d’après Gaston Lavy, Ma grande guerre, Larousse 2004, BDIC :

Ma grande guerre, planche 3

1) Bénédiction de l’évêque de Verdun (en haut à gauche)

2) Artisanat de tranchée. Pendant que Lavy remplit son journal, des camarades confectionnent pour leur femme des bagues d’aluminium. Chaque obus tombé dans les parages est ainsi l’occasion d’un ravitaillement. Dans l’arrière-front, les ateliers de réparation en font même parfois commerce auprès des soldats de l’active. (note p.II). D’autres improvisent des instruments de musique à partir de boîtes de cartouches (en haut à droite). Cet aspect était plus ou moins évoqué dans l’intriguant film La France, aux détours d’une bande-son magnifique.

3) En bas : En lieu de “village nègre“, il s’agit en fait “d’habitations de fortune rappelant certaines constructions indigènes dans les colonies françaises, ou encore les tentes des tribus indiennes de la Prairie en Amérique du Nord. ” (note d’Audoin-Rouzeau, p.II).

4) Terrassiers : armés d’une pioche ou d’une pelle, les soldats creusent une tranchée dans la terre qui regorge d’eau.

Commentaires

Ma grande guerre (2)

Après une journée passée au Château de Versailles puis à rêver au doux hammeau du Domaine de Marie-Antoinnette, je reprends ma lecture de Gaston Lavy. Les dorures en sont étrangement absentes. A la place, mon soldat dort sur la fange de porcs et sous les patounes des rats coriaces, tandis que les cris des hiboux, par un curieux automatisme, déclenche les rafales de tirs.

D’après Gaston Lavy, Ma grande guerre, Larousse 2004, BDIC.

Ma grande guerre, 2e planche

Ce petit extrait parmi tant d’autres, qui n’aide pas à se défaire de ce que je prenais pour des clichés anti-armée lorsque périodiquement je tente de me raisonner ;-)

“Ce commandant dont toute la fonction sera par la suite de rester à l’arrière ou dans son abri, entièrement désoeuvré, a une véritable cour que nous appelons le petit Etat Major. Onze individus à son service. Qui sont : deux ordonnances dont un pour le cheval, dont d’ailleurs il ne s’est jamais servi car il ignore l’équitation. Un cuisinier, deux aides cuisiniers, un planton, un cycliste, deux secrétaires, un sergent artificier, et un sous officier de cavalerie (…).

“C’est un petit monarque, avec un pouvoir presque absolu sur trois cent et quelques individus, il y a vraiment là de quoi se croire quelqu’un et dans ce cas, pour un homme d’intelligence médiocre, comment prouver sa supériorité si ce n’est par des actes arbitraires et le dedain le plus absolu de “ses hommes”. (p.141)

(En revanche, le socle, “les hommes”, eux, sont comme ailleurs, et plutôt plus volontaires qu’ailleurs vue la grande période de troubles et de péril national et individuel qu’ils traversent). On me confirme à l’oreille que le constat est toujours actuel, et parfaitement dans la logique de recrutement direct des cadres de l’armée.

Commentaires

Ma Grande Guerre

Depuis quelques jours, je lis le bel ouvrage Ma grande guerre, Récit et dessins de Gaston Lavy. Mobilisé comme presque quatre millions d’hommes, ce métreur en bâtiment de 39 ans était en théorie destiné aux travaux et corvées, en arrière des unités d’active. Lui et ses camarades de la Territoriale, donc, en accompliront un grand nombre avant d’être incorporés sur le front de Verdun. Je n’en suis encore qu’au début, mais je remercie les bibliothèques de Paris d’avoir proposé ce témoignage vivant et consciencieux en “vitrine” à l’occasion de la mort du dernier poilu.

Ma grande guerre, 1e planche

L’édition, inédite et splendide, est très respectueuse des trois cahiers originaux de ce poilu qui avait donc lui-même un grand sens de l’édition ! Pendant une vingtaine d’années, il a choisi et repris les dessins, les notes et les photographies qu’il avaient accumulés dans son quotidien de guerre. La mise en page qui en résulte est loin d’être dégueulasse. Mais le récit n’est pas achevé. Des notes rédigées par Audoin-Rouzeau documentent le volume, ainsi qu’une postface, pas inutile lorsque l’on a oublié ses vieilles leçons d’histoire.

Ce qui est amusant, c’est de penser que ces trois cahiers manuscrits ont été trouvés dans une petite librairie du quartier latin, par une conservatrice du musée d’histoire contemporaine. Visiblement, la chose n’était pas rare dans les années 1980, mais tout de même ! Le musée d’histoire contemporaine - Bibliothèque de documentation Internationale contemporaine (BDIC) a d’ailleurs une histoire très liée à la guerre (plutôt la seconde)… Bref, on peut franchement féliciter le travail de tous ces gens-là (surtout en période de pont du 8 mai!)

=> Gaston Lavy, Ma grande guerre, Larousse 2004, BDIC.

Commentaires

Images de guerre (bis)

D’après Otto Dix, Trou de grenade avec des fleurs

Même source qu’hier, même stylo, et un peu plus de temps passé à jouer sur les ombres et la cicatrice de la terre.

Commentaires

“Voilà ce dont j’avais l’air en soldat”

D’après Otto Dix, 1924

Source : Otto Dix, Dessin d’une guerre à l’autre, Editions Centre Pompidou

Commentaires

Images de guerre

2008-03-01 Tetes militaires

Vendredi j’ai vu Redacted au cinéma. D’une très grande intelligence, ce film est simple et facile d’accès. Brian De Palma multiplie les points de vue en passant d’une caméra à l’autre. Il additionne les différents types d’images que l’on peut rencontrer ici et là : le camescope numérique d’un jeune militaire américain, le reportage européen sur un point de barrage filtré (checkpoint), la “vigilance” des caméras estampillées Press lors d’une manœuvre, les images des journaux télévisés iraquiens, les vidéos en streaming sur internet, la webcam de la famille américaine inquiète.

Pièce par pièce, un film se construit. Pièce par pièce, une guerre se construit dans l’esprit du spectateur. Je pense que c’est là le propos : la guerre, les grandes décisions nationales etc., ne restent qu’à l’état d’approximations irréelles que les grands décideurs confisquent au peuple (confiscation du droit de regard, du droit d’information, du droit de critique, d’évaluation, etc.) et que nous leur laissons gérer. Il s’agit de libération, de maintien de la démocratie, de manœuvres, de raids, de barrages filtrés - et de dommages collatéraux. En réalité il s’agit de jeunes gens (soldats) qui vivent sous une très forte pression, entre ennui et peur permanente. En face, des populations comme prises en otage, régulièrement fouillées, arrêtées, humiliées, tentent de poursuivre leur quotidien. Une “attaque” réelle, un “dérapage”, un “accident”, et tout s’emballe. Il s’agit alors de blessés, de morts, de traumatismes, bref de vies brisées et d’immenses souffrances dont aucune vision comptable ou politique ne peut rendre la réalité. Les images de blessés secouèrent l’Amérique pendant la guerre du Viêt Nam. En connaissance de cause certains purent se déclarer contre l’engagement militaire. Concernant l’Iraq, ou l’Afghanistan, point de telles images dans les grands médias, et pourtant, les images et les vidéos ne manquent pas. “Pour essayer de trouver des réponses, j’ai lu des blogs de soldats, des livres, j’ai regardé des films amateurs tournés par des soldats en vidéo pendant la guerre, j’ai surfé sur leurs sites, regardé leurs contributions sur YouTube. Tout y était et tout était en vidéo” (Brian de Palma, source : Allociné). Ce qui est fou, c’est que parfois un film (une fiction) apporte plus de réalité aux choses que tout ce que l’on peut savoir (ou avoir vu) par ailleurs.

A force de discours politiciens, on en vient à méconnaître ce qu’est une guerre. Tout engagement militaire est minimisé parce qu’on ne veut plus savoir ces choses-là et que l’on externalise tout. Après tout, il y a des gens qui choisissent sciemment ces dangereuses professions.

Le lundi précédent, je suis allée voir Cloverfield au cinéma, un bon film catastrophe à l’américaine efficacité, tourné lui aussi en caméra subjective (attention aux nausées). On ne saura rien de cette monstrueuse bête qui ravage Manhattan et bouffe du New Yorkais en apéritif mais on sera bien content quand l’armée intervient pour tenter de l’anéantir. L’externalisation, ça nous rassure. Je ne vais pas avoir à affronter Godzilla et ses araignées géantes, pensée qui m’est absolument insupportable. Ce n’est pas un hasard si l’on mise sur l’armée en période d’inquiétude. Le prix à payer est une certaine amnésie et un bandeau sur les yeux : certaines peurs sont tellement grandes (”terrorisme”, “civilisation”, “délinquance”, “incivilité” etc.) que l’on préfère s’abriter derrière d’officiels processus. Je me suis vraiment surprise à penser, en voyant les premiers chars débouler sur Manhattan : “ouf, heureusement parfois qu’il y a une armée”. Bref, un bon vieux sentiment de gratitude.

En sortant de Redacted j’ai repensé à Cloverfield. Nous ne devrions jamais nous laver les mains des intermédiaires que nous mettons en place pour suppléer à nos peurs indomptables. S’informer, écouter, voir les témoignages des différentes parties (soldats y compris) permettent de maintenir un pied dans la réalité des personnes directement concernées. Cette réalité est d’autant plus actuelle qu’il s’agit ces jours-ci de renforcer la “présence militaire” française en Afghanistan, sans aucun débat préalable, qui plus est, parmi les chambres représentatives de la population.

Le témoignage est quelque chose d’éminemment important parce qu’il restitue à la population le droit de regard, et qu’il replace la situation dans son vrai contexte (la vie, ben oui, c’est pas très original!). C’est d’ailleurs le sens, à son humble niveau, de La guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert. Ou encore sa série de Le photographe, en partenariat avec Médecins sans frontière. Dans La guerre d’Alan, un ancien vétéran américain de la seconde guerre mondiale confie ses souvenirs militaires à un jeune auteur de bande dessinée ; amitiés, anecdotes, petites choses de la vie. Parce que la vie continue, justement, et tout rupture (blessure, morts, etc.) se mesure à cette aune.

Dessins d’après La Guerre d’Alan, d’Emmanuel Guibert, paru chez l’Association.

Commentaires