
“En France, une nouvelle politique (dont peu de gens sont au courant) interdit aux journalistes, photographes, et cinéastes de filmer ou de photographier les détenus, hommes ou femmes, durant leur incarcération, même si ces derniers le désirent. Cela signifie que les personnes incarcérées, déchues du droit de témoigner à visage découvert, sont réduites à de simples statistiques, n’existent plus en tant qu’êtres humains. Cet abus de pouvoir renforce encore l’opacité de la prison, bafouant la prétendue “ouverture” actuelle, qui n’est qu’une vaste mascarade.” (Jane Evelyn Atwood, 2001, extrait de cet éditorial.)
Un homme noir sur 9, âgé de 20 à 34 ans, vit derrière les barreaux aux Etats-Unis. On peut facilement faire les comptes en marchant dans la rue : il suffit que je croise 8 hommes noirs âgés entre 20 et 34 ans, et paf, j’ajoute un 9e que je ne croiserai pas : il est en prison.
Hommes blancs âgés de 18 ans et plus : 1 sur 106 vit en prison
Hommes âgés de 18 ans et plus : 1 sur 54 vit en prison
Hommes hispaniques âgés de 18 ans et plus : 1 sur 36 vit en prison
Hommes noirs âgés de 18 ans et plus : 1 sur 15 vit en prison
Hommes noirs âgés de 20 à 34 ans : 1 sur 9 vit en prison
Rien de tel que de consulter directement le rapport, très synthétique, afin d’aller un peu plus loin que les chiffres spectacle (qui sont cependant une bonne invite).

Les médias s’en sont plus ou moins fait écho la semaine passée (radio, presse, internet ; télévision je ne sais pas). Je ne sais pas si cet écho est resté factuel ou s’il a pu être l’occasion d’analyses et de croisements. D’autant que ledit rapport y prédispose lorsqu’il passe au crible les coûts de ces détentions et qu’il pointe un moindre (voire inexistant) impact sur la (non-)récidive. A ce titre, l’actualité juridique et politique française tend des perches bien prometteuses aux journalistes.
Bien évidemment il n’est pas besoin d’une telle actualité pour s’intéresser à nos pratiques disciplinaires ou à notre population carcérale. Des rapports paraissent régulièrement. Des reportages témoignent et questionnent, sous des angles d’attaque variés. La prison, comme la guerre (post du 2 mars) ou l’économie, n’est pas qu’une affaire d’experts. J’en reviens toujours au même point. L’opacité est rarement une bonne chose.
Plus de personnes derrière les barreaux aux Etats-Unis qu’en Chine, voilà qui est intéressant. Voilà qui aide peut-être à maîtriser le taux de chômage parmi les couches sociales les plus sensibles. Voilà qui donne en tout cas de la main d’œuvre pas chère et constante.
L’an dernier, j’avais lu Trop de peines : femmes en prison, un grand ouvrage de photographies, pour les gens qui apprécient la photographie (et ce qui va avec). On peut y lire de longs témoignages de cette population, prisonnière ou surveillante, rencontrée au long de 9 ans de visites et de séjours dans centres pénitenciers européens ou américains. Cette publication est un exemple d’intégrité documentaire. Pour un aperçu, on trouvera sur ce site web quelques photographies ainsi que l’éditorial complet de l’auteur, cité en préambule, à l’occasion d’un rapport d’observation des conditions de détention, en 2001.
Ces quelques notes que j’avais prises durant ma lecture de Trop de peine. [Ces notes et citations ne remplacent en rien la lecture de l'ouvrage. Si leur publication porte une quelconque atteinte au droit d'auteur, je les retirerai aussitôt.]
♣ Méthode :
- Délits de droit commun (exclus : prisonnières politiques, terrorisme).
- En France : 12 établissements visités sur 2 ans. En Russie, 2 prisons => Décision d’élargir aux USA et à l’Europe (Ouest, Est). En tout : 9 ans, 9 pays, 40 prisons / maisons d’arrêt / centres de détention / centres pénitentiaires.
- Qui, d’où, comment vivent-elles ici.
- Contacts très longs à établir, longue bureaucratie, nombreux refus. USA : barrage de l’administration (peine de mort notamment).
- Visites. Pas d’intimité avec les détenues (présence d’un gardien, souvent. Porte ouverte). Des centaines de refus pour une qui accepte. Crainte des représailles, à l’extérieur, ou à l’intérieur (gardiens notamment). Honte. Peur.
♣ Majorité rencontrée :
- battues ou violées dans leur enfance par un homme de leur famille.
- 89% des femmes incarcérées le sont pour des délits non violents (chèques sans provision, fausses cartes de crédit, stupéfiants) (USA)
♣ ” [E]crasées non seulement par l’ignorance, la pauvreté et une vie de famille éclatée, qui sont le lot commun de presque toutes les détenues, mais aussi par des années – quand ce n’est pas une vie entière – d’abus physiques et sexuels exercés sur elles par les hommes. C’est pourquoi en prison les femmes sont plus fragiles que les hommes.” (p.12)
♣ Maternité.
- 80% des femmes incarcérées ont des enfants : elles leur transmettent les problèmes. Ex : Nebraska : presque toutes ont des parents qui avaient déjà fait de la prison
- USA : 20% des femmes arrivent enceintes en prison (accouchement menottés).
♣ “La question de la peine de mort se pose de façon plus cruciale encore au sujet des femmes, car c’est un fait bien connu que celles-ci ne tuent pas par hasard, qu’elles tuent rarement des inconnus. Presque toujours, une femme tue pour se protéger ou protéger ses enfants” (p.13).
♣ Il y a plus de surveillants hommes que femmes dans les quartiers de femmes. Pourquoi ?
- Et pourquoi quand des sévices sexuels sont constatés, on se contente de simples transferts de gardiens ? (rarement poursuites judiciaires).
- Et pourquoi l’unique alternative à l’incarcération traditionnelle, aux USA, est-elle conçue sur un modèle de régime militaire, fondé sur la violence ? (alors que 9/10 femmes crimes non violents).
♣ Les femmes ont moins de chance de s’en sortir une fois en prison que les hommes
- les programmes de formation et les possibilités de travail des femmes sont limitées et débilitantes. Pourquoi pas de vraie formation professionnelle en prison ?
- pas de soutien psychologique. Apprendre à éviter de s’attacher à des hommes qui leur font du mal (beaucoup de mauvais choix d’hommes)
- Privation la plus dure : les êtres aimés
- génération d’enfants grandis en foyer, sans leur parent (incarcéré).
♣USA
♣♣ Pour les mêmes délits, les peines des femmes sont en général plus longues que celles des hommes. Très mauvaise information juridique <=> les stratégies judiciaires proposées par les avocats sont souvent désastreuses (le plaider coupable coûte que coûte, même si la prévenue clame son innocence à son avocat, sous l’argument qu’il y aura remise de peine, or le plaidé coupable accable la femme le plus souvent).
♣♣ Depuis 1985, la population carcérale féminine augmente de 10,2% par an. (+6,1% par an pour les hommes). Conséquence de nouvelles lois anti-drogue et de la modification de la politique pénale. Est-ce nécessaire d’incarcérer pour délits de drogue ?
Une lecture fondamentale, bouleversante. Mais cela ne doit en rien effrayer, bien au contraire. Sinon, on peut toujours lire et relire Le Petit Prince, quoiqu’à la fin il faudra peut-être éviter les passages évoquant un certain serpent. Et puis parfois, ça fait du bien de varier
[Ben voilà, c'est mon plus long post. Mon blog prend un tour différent ces derniers jours...]

